Nous volions sur New-York ce soir là, mon fils et
moi. L’hiver soufflait son haleine glacée sur les habitants de la
triste ville. Les flocons de neige tourbillonnaient dans l’air comme s’ils
dansaient dans un vent de folie. La cité imposante ronflait dans
sa torpeur et crachait un air vicié qui s’échappait de ses
poumons malades. La Terre était agonisante...
Nous attérissâmes lentement, en évitant les flaques
d’eau huileuses qui s’étalaient sur le bitume usagé.
Nous avions rendez-vous avec un de mes amis, Ismaël. Il devait
nous aider à éliminer Nexus, un vieux Tremere qui s’était
installé à Londres.
La rencontre devait avoir lieu à l’extrémité Ouest
de l’île de Manhattan. Brendan et moi étions en avance et
nous avons donc fait l’inspection des environs. L’endroit était
sûr. Notre ami ne devait plus tarder. En attendant son arrivée,
mon fils me déclara :
“ Père, la nuit dernière quand vous parliez avec mes
oncles, vous avez baissé les yeux lorsque le nom de Kementiri fut
prononcé. Pourquoi ? ”
“ Tu ne sais pas grand chose de l’histoire de cette pauvre femme.
Tout au plus qu’elle me sauva la vie, il y a bien longtemps. Tu l’as vu
comme moi, monstre parmi les monstres, se battre sans répit contre
les suivants de Set. Tu as vu combien ses yeux pleurent des larmes de sang.
Tu l’as aussi vu combattre des garous et des immortels. La bête
guide ses pas depuis des milliers d’années. Je t’ai déjà
dit que tu n’avais rien à craindre d’elle mais de t’en méfier
comme de tes ennemis.
Je vais te raconter ce que j’ai appris il y a longtemps de cela, de
la bouche de Sekhmet.
Te souviens-tu de l’époque où le Culte d’Isis relâcha
son attention sur la sélection de ses membres, lors d’une des morts
d’Horus ?
Kementiri apparut dans notre histoire à cette époque.
Elle avait beaucoup d’ambition et savait saisir les opportunités
qui se présentaient à elle. La flamme qui brûlait en
son coeur ne brillait pas de l’éclat de la sagesse d’Isis. Et Set
profita de cette occasion pour avancer un nouveau pion sur son échiquier.
Il séduisit la simple femme qui était devenue une maîtresse
de l’Hékau.
Son but inavoué était de lui arracher le secret du rituel
de vie dans la mort, qui était à la base de la création
d’Horus. Et il commença la manipulation de l’esprit de la magicienne.
Son plan se déroula sans difficultés, d’autant plus qu’Horus
ne pouvait intervenir pour contrecarrer ses intentions.Mais la tranquillité
fut de courte durée pour Set. Son neveu revînt à la
vie et renversa la situation en sa faveur en séduisant Kementiri.
Il lui montra l’infinie sagesse de Maat et lui proposa de lui faire subir
le rituel de vie pour l’accompagner dans sa lutte.
Mais le mal était en partie fait. Set ne possédait
pas le rituel dans son intégralité. Il captura sa proie et
la maudit de son baiser mortel, lui interdisant à jamais la condition
d’immortel. La main de la folie écrasa le peu de raison qui sommeillait
encore en elle. La malheureuse s’enfuit, laissant la bête contrôler
son destin et ses pas. C’est depuis ce jour sombre qu’elle court de part
le monde en vengeant sa propre mort.
Set, en perdant sa nouvelle fille, perdait l’intégral du rituel.
Il choisit tout de même sept de ses plus fidèles serviteurs
et leur fit passer l’épreuve du rituel incomplet. Ainsi, pensait-il,
pouvoir lutter contre Horus à armes égales. Malheureusement
pour lui, des momies perverties apparurent alors sous ses yeux ébahis.
Elles avaient vu dans le monde des morts la puissance d’Apophis. Elles
étaient alors devenues ses marionnettes. Set comprit à ce
moment-là qu’il ne pourrait jamais maîtriser cette oeuvre.
Il avait perdu la bataille pour la possession du rituel.
Khetamon prit Kementiri en pitié et chercha par tous les moyens
à la sauver de sa folie.
C’est un peu avant ta naissance qu’il essaya de restaurer son humanité
grâce à son contrôle de Bardo. Il la captura et l’immobilisa.
Il força la bête à se retirer du coeur de la pauvre.
Mais le monstre et la soif de vengeance étaient plus forts que la
volonté de son sauveur.
Elle s’enfuit dans le désert à la recherche de Set et
ses suivants pour leur faire subir l’ultime mort.
Voilà, mon fils, pourquoi je baisse les yeux quand je repense
à la vie de Kementiri.
Je pris souvent pour son salut et j’espère un jour qu’elle retrouva
la paix de Maat.
D’ailleurs la semaine prochaine tu m’accompagneras au Caire, où
nous rencontrerons Khetamon. Il m’a fait savoir ce jour qu’il avait retrouvé
la trace de celle qui court seule dans le désert. Il faudra dès
lors préparer sa capture. Alors nous réessayerons avec tes
oncles de la sauver de sa folie. ”
Je ne pus empêcher une larme de trahir le sentiment que
j’éprouvais pour cette femme.
“ Père, Quelqu’un approche! Silencieusement. Il se cache, là-bas.
Il observe. ”
“ Oui, tu as raison.Le moment n’est plus aux souvenirs. ” C’était
Ismaël qui arrivait.
“ Que peux-tu me dire encore sur lui. Donne moi son âge, sa taille,
son poids. ”
J’aimais bien ces moments avec mon fils, où je pouvais, comme
un père, surveiller les devoirs de son enfant en regardant par-dessus
son épaule.
“ Il doit avoir vingt-deux ans, un mètre soixante-seize pour
soixante-quinze kilogrammes. Sa temperature corporelle est de trente-sept
virgule sept degrés centigrade. Sa tension est de quatorze-neuf.
Son aura révèle le doute, l’inquiétude et la méfiance.
Pensez-vous qu’il puisse s’agir d’un pion de Nexus ? ”
Il me fallait un peu me concentrer pour continuer ce petit jeu amusant
sans sourire. Je savais parfaitement de qui il s’agissait et il n’y avait
pas un pion Tremere à moins de douze Kilomètres. De plus,
le petit magicien londonien était un buveur de sang encore trop
jeune pour nous gêner dans cette ville.
“ Regarde bien et dis-moi sa nationalité d’origine. ”
“ Il s’habille comme un jeune homme de la haute société
londonienne. Mais je vois un bijou sous sa chemise qui est beaucoup trop
gros pour un anglais. De plus il porte une boucle à l’oreille gauche.
Attendez, père! Il réfléchit ! ...En égyptien
ancien de la première dynastie. Il se présente. Il pense:
‘Bonsoir je suis Ismaël et je suis au rendez-vous comme convenu.’
‘Mes amis, où êtes-vous? Je ne vous vois pas. Etes-vous là?’
”
Sans me retourner, j’invitais alors notre ami à s’asseoir près
de nous dans le parc.
“ Ismaël, bonsoir et bonheur sur toi et ta descendance. Nous sommes
là sur le banc à cinq cents mètres devant toi. Nous
t’attendons.
Attention il y a un jeune homme qui en veut à ton portefeuille
sur ta gauche derrière l’arbre.
A tout de suite. ”
Je me levais et posais ma main sur l’épaule de mon fils.
“ Mon fils, de retour de Londres, Ismaël nous rapporte de précieuses
informations, et des biscuits au chocolat de madame Litbury, 22b ampton
lane. Faisons lui bon accueil”

